J'ai une excellente libraire. Dans la petite ville où j'exerce, comme on dit, dans une ancienne cave consacrée depuis toujours au Muscadet, une jeune femme lunettée, croquant la littérature dans une grande sobriété, me conseille.
Depuis qu'elle a saisi ma passion de lire et qu'elle sait que "je suis psy", elle m'oriente. Me proposant dernièrement une merveille de Lydie Salvayre, "Le discours de Mila", j'ai fait mouche dans cette rencontre formidable d'une femme qui écrit la pensée d'un homme parlant à Descartes et lui reprochant toutes les limites de sa pensée raisonnante : la merde de l'arrivée de sa mère impotente dans sa vie d'obsessionnel tranquille, le désordre d'une femme et le registre drole et enflé du vocabulaire chiant, chié, chieur, de ce Décacartésien.
C'est bien après que j'ai découvert que Mme Salvayre était psychiatre et psychanalyste : oh ! J'aurais du m'en douter, pensais-je... Une telle précision dans le langage... Peu importe, c'est un merveilleux roman.
C'est alors que sur un rayonnage bousculé d'ouvrages inégaux, un titre et une bande bleue au bas de l'ouvrage retiennent mon attention : "Le secret", Philippe Grimbert, prix des lecteurs d'Elle 2005. Tiens ! Les lecteurs d'Elle lisent ? ? ? Ironie mise à part, je l'ai acheté ce maudit bouquin, moi qui ne m'endort sur Elle que chez le coiffeur, ou dans des rêveries dans lesquelles l'Autre femme pouvait prendre une consistance vengeresse.
Je l'ai lu hier soir, bien qu'aucun obstacle ne se soit mis entre moi et le texte, ce que je déteste. Le fleuve a coulé, je l'ai parcouru dans une relative curiosité et une insistante indifférence. En spectatrice de ce récit autobiographique-romancé, oui : c'est intéressant du point de vue de l'événement, du traumatique, du secret dévoilé. Bref, je dis : Philippe, c'est un mythe du névrosé que tu nous racontes là. Monsieur-j'ai-réussi-à-me-sortir-de-ma-névrose et regardez comment pourtant au début j'étais pas aidé.
Ca m'a même pas gavée, ça se lit, c'est pire.
Plus que jamais, j'ai eu en face de moi un récit, contrairement au discours de Mila qui était véritablement une parole incarnée dans le papier. Ca c'est un truc qui tient au ventre, qui a du corps. Le lisse de la tranquilité de Philippe Grimbert est admirable de sagesse.
La sagesse des autres est une religion de paresseux : comme c'est formidable de ne plus avoir peur de dire la vérité Philippe. Oui, vous êtes désormais psychanalyste, vous avez eu des raisons de vouloir le devenir, c'est tellement merveilleux de nous donner votre témoignage.
Mon Dieu, que c'est chiant en ce moment les gens qui témoignent de leur terrible vie, de leurs terribles obstacles qu'ils sont parvenus au prix de dures épreuves à traiter.
C'est très chiant, ça !
Lydie Salvayre, c'est de la pure fiction, un point d'entrée dans les mots pensés d'un homme, une percée non pas dans l'intime, mais dans l'étrangeté de ces mots qui nous traversent. Pas d'écran de fausse pudeur, pas besoin de ça : des mots crus, des rages éventrées, des corps décharnés.
Un secret dans le secret : une abyme convoquée par Grimbert, tout en gardant le recul de ce que sa cure lui a permis d'aborder sans douleur excessive.
Grimbert se confesse ; Salvayre dit qu'un homme a la fesse conne.
Merci Lydie...
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