Lundi 28 novembre 2005






Toute parole a un prix : celui de la séance due à son analyste, d'un voyage auprès de l'homme qu'on aime, d'une colère consentie pour défendre une orientation malmenée.
Ce qui coûte le plus, c'est l'effort que l'on met à demander quelque chose qui ne soit pas réductible au besoin associé.
"Je te demande de refuser ce que je t'offre parce que ce n'est pas ça"... Cette phrase magnifique de Lacan m'a trotté dans la tête depuis plus de quinze jours. Il y a des bouts de Lacan qui m'accompagnent dans certains moments de ma vie.  Si c'est possible de faire une vie avec des moments que l'on ne regrettera pas, cela a un coût.
Le moment... Voilà ce qui fait que ce n'est pas vain d'être là. Ce n'est pas juste le carpe diem des sages penseurs antiquiteux : chaque jour peut être plat comme une crêpe, si le sang qui coule d'un acte ne vient pas raviner la surface de ce qu'on est en train de devenir.

Avouons que c'est une belle expression : en train de... Ce qui se transforme de le dire, ce qui fait que l'instant d'après, quelque chose est franchi irrémédiablement.
Samedi, alors qu'un pas vient de se franchir, immense et ténu, dans ma vie de femme, je paie ma séance, avec un en-trop : de 45 euros, le "prix", je tends un billet de cinquante et dis : "Je n'ai pas de monnaie". C'est une exception qu'elle m'a tendu, avec un "pris" : "Ce sera cinquante aujourd'hui".
A elle, je peux lui donner ce que j'ai : cela fait toujours émerger dans ces moments où elle me signifie, un "jour pas comme les autres", une coupure dans le rythme plus ou moins vertigineux de ma vie. Je le savais en disant, à cette séance, que j'avais franchi un schéma impossible auparavant. Elle l'a entériné avec 5 euros.
La différence n'est pas dans le chiffre, c'est bien dans le nombre que cela se situe. Freud et Lacan étaient très attentifs au nombre : pourquoi ?
C'est le produit d'une soustraction, d'une somme, d'une division en somme... C'est l'interstice dans lequel se glisse ce qui se meut en moi.
C'est aussi ce que je peux me reprocher dans ma relation aux autres : c'est à prendre ou à laisser, je n'ai pas de monnaie. Ce que tu me donnes maintenant, je ne pourrai te le rendre. Il y aura un reste, mais ce sera avec ce que je n'ai pas, c'est-à-dire avec ce que je suis que je le paierai.
Payer de sa personne, c'est tellement important : décharge de culpabilité, bascules de valeur, don d'organe parlant.
Je suis comme ça : entière dans mes morceaux, fière dans mes humiliations, légère de m'envoler près de lui, si lourd du poids de mes actes.
Le "mot-naît" de ce tarif...
par Marge publié dans : psychanalyse
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Vendredi 4 novembre 2005


Demain matin, à 6h34, je prends le T.G.V. pour Paris. Un congrès de psychanalyse m'y attend pour le week-end. Quand on arrive de l'Ouest, on débarque à Montparnasse, c'est une traversée de Paris vers la lumière de la cîté.
Je n'ai aucun goût pour la politique... Je veux dire la politique bipartite, avec les humanoïdes pédants qui s'esbrouffent sur la colline du pouvoir. De ceux qui ne risqueront jamais au cours de leurs moments de réfléxion d'avoir un gland qui leur tombe sur le crâne. Pourtant, la vie de mon pays m'intéresse, et je suis au plus près des mouvements sinusoïdes qui parcourent les strates bigarrées de sa jeunesse.
Aussi, plus impressionnée par le discours de ces jeunes gens martyrs d'une division géo-sociale que par les voitures calcinées, je suis touchée comme si c'était ma génération qui brûlait.

La surdité face à ce tableau munschéen de la France, de ses lieux aux bancs, me font penser qu'il y a des actes de répression morale qui plus jamais ne pourront s'éteindre. L'ère de ce que Freud appelait le Surmoi apparaît dans sa plus grande férocité sadienne.
Ce qui d'un côté veut mettre de l'ordre, avec les apanages de la morale de fer (de faire ?), laisse apparaître au niveau de ces espaces à côté, la fameuse Grimmigkeit de Boehme : férocité, colère, courroux, anéantissement de l'homme par le feu du spectacle.
Cette année, au séminaire du jeudi soir de psychanalyse, nous étudions un fameux texte de Lacan, en pleine actualité, Kant avec Sade de Lacan. Voilà ce que c'est que de vouloir mettre de l'ordre dans la civilisation, de vouloir plier l'Autre sous sa loi : meurtre, bâtons, rituels purificatoires par le feu.
On brûle des véhicules parce que cela ne bouge pas : le désir d'une génération entière est bailloné, une génération au-delà des apparences, une génération crue, qui mord dans le langage comme dans la chair. Les dents de Joey Starr face au baton de Guignol.
Demain, je vais à Paris, dans les quartiers, ces morceaux de viande urbaine bien clinquantes, mais indubitablement, l'expression de mon discours s'oriente vers le Sud, vers ces bancs où des races s'asseyent et ruminent leur soif d'être des notres.
N'être qu'une partie, une partie jetable, sécable comme un rebus, ça n'a pas de couleur, pas de race, pas de prison.
Ici ou ailleurs, la violence est le produit d'une trop grande rigueur de la loi intime, la loi de Shakespeare dans Macbeth : le pouvoir et la mort. Les bans de leur mariage sont en train d'être publiés.
par Marge publié dans : psychanalyse
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Jeudi 27 octobre 2005





Believe me or not, mais il y a des hommes sur terre... Oui ! En tout cas, des bipèdes cérébrés, pourvus d'un appendice banalisé, qui avancent dans la vie, en sériant les êtres par catégorie. Aussi, lorsque ce soir, j'ai reçu pour la première fois un jeune homme, j'ai été surprise de l'entendre s'exclamer : " Je n'y comprends rien aux femmes, je n'arrive plus à parler à la mienne, alors je me suis dit : prochaine étape, le psychologue !"
Le ? ? ? Intéressant : serait-ce une adresse masculine ? " Je sais pas pourquoi j'ai dit ça... En plus, je voulais absolument une femme... Parce que je crois que vous êtes plus à même de me guider dans les questions que je me pose par rapport à la mienne."

Drôle d'idée... Intéressante, parce que complètement complétée : un homme, une femme ; l'un se pose des questions, l'autre y répond. Un système binaire parfaitement huilé, jusqu'à ce que vienne le truc en trop. L'analyste comme partenaire dans le transfert, signe déjà le désir que soulignait Lacan, je-ne-sais-où : Un homme vient voir un analyste pour ses problèmes de couple. En gros, il fait appel à quelqu'un d'autre, un autre partenaire, et s'engage ainsi dans une autre histoire d'amour.

Vous voulez que tout baigne avec votre conjoint ? N'allez pas chez le psy... Ca se saurait si c'était le cas, mais c'est pas con...
Je me souviens d'un homme que j'ai aimé, qui après une douloureuse séparation, au lieu de venir me rejoindre, a plongé droit le nez dans le divan tout chaud d'une autre femme, analyste de surcroit. Depuis, je la considère comme une rivale qui a tous les avantages, puisqu'elle, ne lui demande pas d'aller jusqu'à l'acte. Il peut se contenter de parler.

J'ai longtemps cru que le blabla était l'activité préférée des nénéttes. C'est absolument faux... Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus endormant... Endormir l'adversaire en lui hurlant des banalités à l'oreille est bien connu. Shéhérazade savait comment ne pas se faire couper la tete. Encore une histoire !!! J'avance aujourd'hui d'une façon tout à fait péremptoire que Shéhérazade est un mythe masculin.
C'est le somnifère injecté dans l'oreille de l'autre, sous prétexte de ne pas savoir quoi faire, quoi penser, quoi dire : "J'ai pensé à un truc l'autre jour... blabla... mais depuis, je doute... alors, je me disais...blablabla..."
Fatiguant, éreintant, endormant, meutrucidant... Que font les hommes quand ils nous ont endormies ? Est-ce pour aller voir ailleurs si j'y suis pas ? Est-ce pour soulever délicatement le rebord de notre jupe et dévisager dans l'angoisse du réveil, la pourpre pieuvre aux 4 yeux ?
En attendant le sursaut jouissif, les pauvres malheureux ne sont pas aware que l'on fait semblant de dormir, et que le réveil vient toujours de la cloche d'à-côté.
Continuons à le leur faire croire...  Le regard déjà flou, le soupir cent fois expiré, je n'ai jamais autant été ennuyée par la gent masculine, et en même temps, attendrie face à leur petite faille toute riquiquie, toute ridicule entre les numéros de gonflette psychique qu'ils nous imposent.
Mon homme Idéal ? Un mec assez gonflé pour faire croire qu'il ne l'est pas...
Plein d'amour pour vous.
par Marge publié dans : psychanalyse
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Vendredi 21 octobre 2005






J'ai une excellente libraire. Dans la petite ville où j'exerce, comme on dit, dans une ancienne cave consacrée depuis toujours au Muscadet, une jeune femme lunettée, croquant la littérature dans une grande sobriété, me conseille.
Depuis qu'elle a saisi ma passion de lire et qu'elle sait que "je suis psy", elle m'oriente. Me proposant dernièrement une merveille de Lydie Salvayre, "Le discours de Mila", j'ai fait mouche dans cette rencontre formidable d'une femme qui écrit la pensée d'un homme parlant à Descartes et lui reprochant toutes les limites de sa pensée raisonnante : la merde de l'arrivée de sa mère impotente dans sa vie d'obsessionnel tranquille, le désordre d'une femme et le registre drole et enflé du vocabulaire chiant, chié, chieur, de ce Décacartésien.

C'est bien après que j'ai découvert que Mme Salvayre était psychiatre et psychanalyste : oh ! J'aurais du m'en douter, pensais-je... Une telle précision dans le langage... Peu importe, c'est un merveilleux roman.

C'est alors que sur un rayonnage bousculé d'ouvrages inégaux, un titre et une bande bleue au bas de l'ouvrage retiennent mon attention : "Le secret", Philippe Grimbert, prix des lecteurs d'Elle 2005. Tiens ! Les lecteurs d'Elle lisent ? ? ? Ironie mise à part, je l'ai acheté ce maudit bouquin, moi qui ne m'endort sur Elle que chez le coiffeur, ou dans des rêveries dans lesquelles l'Autre femme pouvait prendre une consistance vengeresse.
Je l'ai lu hier soir, bien qu'aucun obstacle ne se soit mis entre moi et le texte, ce que je déteste. Le fleuve a coulé, je l'ai parcouru dans une relative curiosité et une insistante indifférence. En spectatrice de ce récit autobiographique-romancé, oui : c'est intéressant du point de vue de l'événement, du traumatique, du secret dévoilé. Bref, je dis : Philippe, c'est un mythe du névrosé que tu nous racontes là. Monsieur-j'ai-réussi-à-me-sortir-de-ma-névrose et regardez comment pourtant au début j'étais pas aidé.
Ca m'a même pas gavée, ça se lit, c'est pire.
Plus que jamais, j'ai eu en face de moi un récit, contrairement au discours de Mila qui était véritablement une parole incarnée dans le papier. Ca c'est un truc qui tient au ventre, qui a du corps. Le lisse de la tranquilité de Philippe Grimbert est admirable de sagesse.
La sagesse des autres est une religion de paresseux : comme c'est formidable de ne plus avoir peur de dire la vérité Philippe. Oui, vous êtes désormais psychanalyste, vous avez eu des raisons de vouloir le devenir, c'est tellement merveilleux de nous donner votre témoignage.
Mon Dieu, que c'est chiant en ce moment les gens qui témoignent de leur terrible vie, de leurs terribles obstacles qu'ils sont parvenus au prix de dures épreuves à traiter.
C'est très chiant, ça !
Lydie Salvayre, c'est de la pure fiction, un point d'entrée dans les mots pensés d'un homme, une percée non pas dans l'intime, mais dans l'étrangeté de ces mots qui nous traversent. Pas d'écran de fausse pudeur, pas besoin de ça : des mots crus, des rages éventrées, des corps décharnés.
Un secret dans le secret : une abyme convoquée par Grimbert, tout en gardant le recul de ce que sa cure lui a permis d'aborder sans douleur excessive.
Grimbert se confesse ; Salvayre dit qu'un homme a la fesse conne.
Merci Lydie...
par Marge publié dans : psychanalyse
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Mercredi 12 octobre 2005




D.H. ... C'est par ces initiales que sur les bancs de la Faculté, j'abréviais le Discours de l'Hystérique. Avec des majuscules, je l'habille, fière de penser que ma structure figure comme une invention. Je dis ma structure, en sachant que c'est un habit de fortune que j'ai emprunté à Freud (Sigi pour les intimes), le mot "hystérique" m'a habillée pendant quelques années... Encore un peu d'ailleurs. J'aime bien cette idée du mot qui habille : Denim, Gaultier, Rikiel ? Freud !!!
C'est un peu loqueteux, ça a trainé dans les couloirs gris de la Salpêtrière pendant des années, dans des liquettes en coton mouillées de sueur et de cette moiteur qu'ont les femmes entre elles. Enrubanées, corsetées, serrées, oppressées, tournant la tête dans le vague, la bouche ouverte sur des paroles qui ne veulent pas sortir, elles s'immobilisent devant le miroir, pleines d'agitation intime à cacher.
On les allonge... Car elles souffrent : rigides, hésitantes dans le mouvement, appuyées sur la pointe de leurs os cassants, jamais vraiment ici, toujours absentes ailleurs.

Dépoussiérées des cendres que notre regard dépose sur le XIXème siècle, Lacan a écrit leur fil de fer, leur discours, celui qui étreint la position, et non pas le symptôme hystérique. Un discours que chacun adopte à un moment où à un autre de sa vie.

Des Haches : ça coupe, ça vous prend par le menu, ça dépose les chairs d'un côté, de l'autre, avec la fraicheur du métal brillant.

Une nouvelle série américaine a captivé mon oeil bavard : Desperate Housewives... Les femmes au foyer désespérées. En plus du sentimentalisme habituel, des hystoires cocasses et tragiques, il y a un truc en plus qui accroche : le mensonge.
Ce qui vous scotche dans cette série, c'est la mise en scène du mensonge, de la volonté de préserver les apparences, de la vie des femmes autour du "faire semblant" : rien de nouveau sous le soleil ?

Les américains ont fait de la psychanalyse un soap opera, dans lequel j'apprends plein de nouvelles expressions : suck up on someone, faire de la lèche à quelqu'un.  Ca a l'air de rien, mais tout l'art de l'hypocrisie, de la diplomatie façon Colomba (celle de Mérimée, pas Washington) y est : de l'arsenic dans une capsule rose bonbon.
La violence de cette série d'apparence dramatique réside dans le contrôle qu'exercent les sexes sur la vérité.
The truth appears at the only moment you're looking away...
par Marge publié dans : psychanalyse
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